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Castel : à Singapour, la gouvernance dans une nouvelle phase

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Le feuilleton de la succession de Pierre Castel connaît un nouvel épisode judiciaire. Et derrière les procédures qui s’accumulent à Singapour se joue désormais une question beaucoup plus fondamentale : qui dirigera demain l’un des derniers grands empires familiaux français des vins et boissons ?

Le 25 septembre dernier, la Haute Cour de Singapour a ordonné le dépôt auprès de l’Autorité monétaire de Singapour (MAS) d’une demande d’approbation concernant la nomination de trois nouveaux administrateurs au conseil d’Investment Beverage Business Management (IBBM), société singapourienne située au sommet de l’architecture du groupe Castel. En cas d’agrément, leur nomination devra être enregistrée auprès de l’ACRA, le registre singapourien des entreprises.

Les trois candidats : Chua Pin, François Wertheimer et Philippe Damas ont en commun d’être des professionnels indépendants rompus à la banque, à l’investissement et à la gouvernance en Asie. Leur arrivée permettrait surtout de remettre en état de marche un conseil d’administration paralysé par plusieurs mois de conflit.

Un vide de gouvernance devenu problématique

L’intervention du tribunal répond en effet à une situation devenue difficilement tenable. Dans sa décision, la Haute Cour relève qu’un « governance vacuum » s’est créé au sein d’IBBM. Après les démissions successives des administrateurs encore en fonction et l’interdiction provisoire faite à Pierre Baer et Grégory Clerc d’agir comme administrateurs, IBBM s’est retrouvée sans administrateur opérationnel.

La situation a fini par inquiéter le régulateur singapourien. Le 30 juillet, la MAS indiquait être « increasingly concerned » par la gouvernance d’IBBM et considérait l’absence de conseil fonctionnel comme une situation qui ne pouvait perdurer pour une société titulaire d’une licence de services sur les marchés de capitaux. La justice évoque également de possibles mesures réglementaires si ces déficiences n’étaient pas corrigées.

La décision du 25 septembre dépasse donc le seul affrontement familial : elle vise aussi à assurer la continuité institutionnelle de la holding qui contrôle un ensemble employant plus de 40 000 personnes et réalisant plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires.

À qui appartient le pouvoir chez Castel ?

Au cœur du dossier se trouve toutefois une question autrement plus sensible : la transmission du pouvoir après Pierre Castel. Le fondateur, aujourd’hui âgé de 99 ans, a bâti depuis Bordeaux un groupe devenu un acteur majeur du vin en France et un géant de la bière et des boissons en Afrique. Mais l’organisation très internationale du groupe, structurée autour de multiples sociétés et holdings, rend la succession beaucoup plus complexe qu’une simple transmission patrimoniale.

Le contentieux oppose notamment Romy Castel, fille unique du fondateur, à Grégory Clerc, ancien avocat fiscaliste devenu directeur général du groupe en 2023. La famille conteste le maintien de celui-ci au sommet de l’organisation et entend reprendre la maîtrise de la gouvernance. Grégory Clerc défend au contraire une lecture distinguant détention du capital et gestion opérationnelle et affirme agir conformément aux volontés de Pierre Castel.

C’est précisément cette frontière entre propriété et pouvoir qui est désormais soumise aux juges.

72,33 % du capital au centre du dossier

La décision singapourienne permet de mieux mesurer le rapport de forces. Selon la Haute Cour, Romy Castel, Gilles Martignac et Guy de Clercq détiennent ensemble 72,33 % du capital d’IBBM. Les autres participations citées par le jugement sont de 24,33 % et 3,33 %.

Mais disposer de la majorité économique ne suffit pas nécessairement à exercer le pouvoir si les droits de vote eux-mêmes sont contestés.

C’est exactement le cœur du litige. Lors de l’assemblée générale extraordinaire du 2 février, Pierre Baer, alors président de séance, avait refusé de reconnaître le droit de vote de Romy Castel. Les actionnaires concernés avaient alors désigné un autre président de séance, qui avait reconnu ces votes et déclaré adoptées les résolutions visant notamment à révoquer Pierre Baer et Grégory Clerc de leurs fonctions d’administrateurs. La question que devra trancher la justice est donc celle de la validité du vote de Romy Castel et, par ricochet, celle des résolutions adoptées lors de cette assemblée.

Le contentieux prend ainsi une dimension qui dépasse largement les personnes : il doit déterminer les règles selon lesquelles le contrôle capitalistique peut se transformer, ou non, en contrôle effectif de la gouvernance.

L’après-Pierre Castel en question

Pour le groupe, l’enjeu est considérable. Pierre Castel a construit pendant plusieurs décennies un ensemble dont l’organisation et les équilibres reposaient largement sur son autorité personnelle. Son retrait progressif pose désormais la question classique des grandes entreprises familiales arrivées à la génération de la transmission : comment passer d’un pouvoir incarné par le fondateur à une gouvernance institutionnelle capable de survivre à celui-ci ?

La crise actuelle montre les difficultés de cette transition. Elle met face à face deux conceptions : d’un côté, les héritiers et actionnaires qui entendent faire prévaloir leurs droits de propriétaires ; de l’autre, une direction professionnelle qui défend une autonomie de gestion et affirme s’inscrire dans la continuité des choix du fondateur. Les accusations formulées par la famille à l’encontre de Grégory Clerc sont contestées par ce dernier.

Pour Castel, cette incertitude intervient de surcroît dans un environnement compliqué pour la filière vin, confrontée à la baisse de la consommation sur plusieurs marchés historiques, aux difficultés de certains vignobles français et à la nécessité de poursuivre l’internationalisation. Une longue paralysie de la gouvernance pourrait compliquer les arbitrages stratégiques, les investissements ou les opérations de restructuration nécessaires à un groupe de cette taille.

Des indépendants pour sortir du face-à-face

C’est dans ce contexte que la nomination de trois administrateurs indépendants prend tout son sens. Chua Pin, ancien dirigeant de Natixis et d’ABN Amro en Asie, François Wertheimer, associé de Capital Asia Partners et ancien responsable de la banque d’investissement de BNP Paribas en Asie du Sud-Est, et Philippe Damas, administrateur notamment de TMB Thanachart Bank et d’Armstrong Asset Management, apporteraient au conseil une expertise financière extérieure au conflit.

Pour Romy Castel, la décision constitue « une avancée vers le retour à la normale du conseil d’administration » et vers une « gouvernance légitime ». Mais juridiquement, le jugement du 25 septembre ne lui attribue pas le contrôle du groupe : il traite de mesures provisoires destinées notamment à répondre au vide de gouvernance, tandis que le litige principal reste à trancher. La Haute Cour rappelle elle-même que la question centrale demeure celle du droit de vote de Romy Castel et de la validité des résolutions de février.

Le prochain rendez-vous judiciaire est attendu début octobre. Mais quelle qu’en soit l’issue immédiate, Castel est déjà entré dans une nouvelle époque. Après avoir longtemps reposé sur l’autorité incontestée de son fondateur, le groupe doit désormais définir les règles de son après-Pierre Castel.

Pour le monde du vin, l’affaire est loin d’être anecdotique. Ce qui se joue à Singapour n’est pas seulement une succession familiale : c’est la future architecture du pouvoir au sein de l’un des plus importants groupes français de vins et de boissons.

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Cet article a été publié le 28 septembre 2026.

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